LAWRENCE (T. E.)


LAWRENCE (T. E.)
LAWRENCE (T. E.)

Thomas Edward Lawrence est essentiellement connu pour son action auprès des tribus arabes pendant la Première Guerre mondiale, ce qui fit de lui un héros presque légendaire et lui valut le surnom de Lawrence d’Arabie.

Lawrence a-t-il été réellement le grand personnage que la littérature et le cinéma ont célébré? A-t-il été le meneur de jeu des Anglais auprès des Arabes durant la Première Guerre mondiale? Ses biographes anglais, tout en célébrant ses exploits, ont généralement eu tendance à réduire son rôle politique et militaire pour n’en faire qu’un « conseiller » de Fayçal et de Hussein. Il est cependant incontestable que, avant même 1914, il était en relation avec des chefs arabes, et il est probablement à l’origine des accords secrets conclus entre le résident britannique en Égypte, sir Henry Mac Mahon, et le chérif Hussein de La Mecque en 1916; il a poussé également à la révolte des Arabes contre les Turcs. Même si l’on minimise son rôle dans ce domaine, il n’en demeure pas moins qu’il fut l’inspirateur des actions militaires menées par les Arabes.

Un personnage complexe

Son père, sir Thomas Robert Chapman, originaire d’Irlande, abandonna sa famille pour vivre avec la gouvernante de sa fille. Le couple, qui vécut sous le nom de Mr. et Mrs. Lawrence, eut cinq fils – Thomas Edward fut le deuxième – et s’établit en 1896 à Oxford. C’est là que Thomas Edward fit ses études, notamment au Jesus College où il s’intéressa aux problèmes du Proche-Orient. En 1909, il entreprit un premier voyage en Syrie et en Palestine, afin d’étudier l’architecture des châteaux des croisés. Puis de 1911 à 1914, il participa à des campagnes de fouilles archéologiques à Karkemish sous la direction de D. H. Hogarth, puis de Leonard Woolley et perfectionna sa connaissance de la langue arabe. Au début de 1914, avec Woolley et le capitaine Newcombe, il fit une expédition dans la partie nord du Sinaï.

Après l’entrée en guerre de la Turquie, il travailla en Égypte au service britannique de renseignements pour les affaires arabes (le « Bureau arabe »). Lorsque le chérif Hussein de La Mecque proclama la révolte contre les Turcs (juin 1916), Lawrence fut envoyé (pour la première fois officiellement) en mission au Hedjaz où il eut des contacts avec l’émir Fayçal, fils de Hussein, commandant des forces arabes du Hedjaz; il devint officier de liaison auprès de celui-ci en novembre 1916.

C’est alors que Lawrence fit des forces arabes des troupes entraînées à la guérilla et leur assigna comme objectif la voie ferrée Damas-Médine, qui constituait l’unique voie de ravitaillement des Turcs en Arabie: les premières attaques eurent lieu en mars 1917; très vite les Turcs durent se replier, tandis que Fayçal gagnait le port de Wedjh, sur la mer Rouge et que Lawrence s’emparait du port d’Aqaba avec l’aide de la tribu des Houwaytât (mai 1917).

Pour soutenir l’effort du général Allenby sur le front de Palestine, il continua à faire attaquer la voie ferrée mais avec moins de succès qu’en Arabie; il fut même fait prisonnier par les Turcs à Deraa, mais ne fut pas reconnu car il avait toute l’apparence d’un Arabe; ayant pu s’échapper, il fut de ceux qui pénétrèrent victorieusement dans Jérusalem, en décembre 1917; il participa à des combats dans la région de la mer Morte et entra parmi les premiers dans Damas (1er octobre 1918), qu’il quitta après l’arrivée de Fayçal et d’Allenby pour regagner Le Caire puis l’Angleterre. Ses actions lui avaient valu d’être successivement promu major, puis lieutenant-colonel, et de recevoir l’ordre du Bain et le D.S.O. (Distinguished Service Order). Bien qu’on ait pu écrire que, durant les années de combat, le chef des troupes arabes fut Fayçal, en fait c’est Lawrence qui inspira l’organisation, la tactique et les mouvements de ces troupes dont l’action fut décisive dans le retrait des Turcs d’Arabie, de Palestine et de Syrie.

Membre de la délégation britannique à la conférence de la paix à Paris, Lawrence s’éleva énergiquement mais en vain contre le passage sous mandat français de la Syrie et du Liban: jusqu’au bout, il espéra que les accords secrets Sykes-Picot de 1916 ne seraient pas appliqués. Un moment conseiller pour les affaires arabes au Colonial Office, il quitta ce service en 1922 et s’engagea comme simple soldat dans la Royal Air Force sous le nom de John Hume Ross. Auparavant déjà, un journaliste américain avait célébré ses exploits et lui-même avait commencé à écrire ses mémoires de guerre. Aussi sa disparition causa-t-elle une grande surprise; retrouvé par un journaliste, il quitta la R.A.F. Il s’engagea, en mars 1923, sous le nom de Thomas Edward Shaw (nom qu’il adopta officiellement en 1927) dans le Royal Tank Corps, stationné dans le Dorset; il acheta une villa à Clouds Hill, revint dans la R.A.F. Il abandonna l’armée en mars 1935, mais mourut quelques semaines après, d’un accident de motocyclette survenu à Clouds Hill, le 13 mai 1935. Sa mort, comme sa vie, a paru mystérieuse.

Extrêmement doué, il ne put cependant totalement extérioriser ses qualités: les circonstances de sa naissance illégitime l’ont poussé à vivre hors des rangs de ceux qu’il aurait pu normalement côtoyer; ainsi s’expliquent son attachement au monde arabe, où il pouvait se forger une autre personnalité, et son enrôlement dans la R.A.F. Il n’a eu apparemment aucune ambition personnelle, mais il est possible que ce trait ne se soit fait jour qu’après l’échec de la constitution du royaume arabe dont il rêvait pour les Hachémites. On a prétendu également qu’il était homosexuel, mais cela n’est pas absolument prouvé. Le personnage a été épris de grandeur, d’une certaine noblesse de caractère qu’il retrouvait chez les Arabes du Hedjaz, et son isolement parmi les inconnus de l’armée ressemble un peu à une expiation pour avoir failli dans la tâche qu’il s’était imposée: cela ne peut que grandir cet homme dont le courage n’a eu d’égal que le mépris des honneurs, pour ne pas dire un certain mépris des hommes.

L’auteur d’une épopée moderne

Admiré en sa qualité d’écrivain par Thomas Hardy, Edward Morgan Forster, Robert Graves, George Bernard Shaw..., en sa qualité de stratège et d’homme d’État par sir Winston Churchill et plusieurs chefs militaires, Lawrence compte beaucoup de détracteurs dont l’un, Richard Aldington, est bandé d’une haine aveuglante contre un « imposteur » qu’il juge entièrement frelaté. De fait, la légende puis le mythe de T. E. Lawrence, dont un film scandaleux vulgarisa les pires aspects, nous cachent assez bien le vrai Lawrence (ou du moins: le vraisemblable).

Sous l’agent de l’Intelligence Service, sous le roi sans couronne d’Arabie, sous le simple soldat Ross ou Shaw qui tenta de dissimuler aux indiscrets les retraites et la retraite du colonel Lawrence, peut-on retrouver un homme et l’auteur des Sept Piliers de la sagesse , épopée en prose de la révolte arabe? Grâce aux lettres qu’il adresse aux siens, à sa correspondance générale, aux documents de l’Arab Bulletin , et surtout grâce à La Matrice (The Mint ), reportage du simple soldat sur les blindés et l’aviation, il n’est pas impossible, trente-cinq ans après sa mort, de retrouver sous les masques cet homme-ci: T. E. (ainsi voulait-il que l’appellassent ceux qui l’aimaient).

À une période où l’on célébrait en lui l’archi-espion de l’Intelligence Service, le faiseur de rois, le tombeur d’un immense empire, succéda le temps du dénigrement, surtout en France, parce que Lawrence avait en effet lutté contre elle au Proche-Orient. Certains critiques français se sont distingués en cette campagne de calomnies: tel blagua Les Gaietés de l’escadrille , tel insulta Lawrence le raté. Malgré ses évidentes préventions contre celui qu’il combattait dans le Proche-Orient, Louis Massignon ne méprisait pas son parastate: plutôt en était-il obsédé à l’excès. Débarrassé de sa légende, cet Irlandais espiègle (imp , impish reviennent souvent dans les témoignages portés par les familiers de T. E.) prend enfin sa vraie grandeur.

Plus d’un demi-siècle après qu’il fut composé, son premier travail sur les châteaux des croisés reste encore « stimulant », au dire des spécialistes; quoique plusieurs contestent sa traduction de L’Odyssée , le savant helléniste anglais sir Maurice Bowra la juge « de loin la meilleure » en sa langue. Quant aux Sept Piliers , les bons prosateurs anglais y admirent un des monuments de leur littérature: épico-égocentriste et coruscant à l’occasion, tant que vous voudrez; monumental, sans aucun doute. Pour qui eut la chance de traduire The Mint , les Letters , les notes confidentielles du Bureau arabe, The Oriental Assembly , etc., et d’étudier les variantes de l’écrivain, il est patent que Lawrence fut un des écrivains les plus originaux, un des critiques les plus avisés, une des têtes politiques les plus lucides en ce siècle.

Persuadé que tout le pétrole du Proche-Orient ne vaut pas la vie d’un seul soldat anglais, honteux d’avoir vu démentis par les accords Sykes-Picot – lesquels distribuaient cette part du monde entre les empires anglais et français – les engagements qu’il avait pris envers les chefs de la révolte arabe, celui qui, par amour pour Dahoum, le S. A. (Sheikh Ahm d) de la dédicace des Sept Piliers (I Loved You... ), dirigea cette révolte, choisit d’expier, en devenant simple soldat dans une armée de métier où se réfugiaient les chômeurs, les éclopés, les canards boiteux de l’Angleterre, cette puissance et cette gloire qui l’avaient un temps enivré, cette légende aussi qu’il avait quelque peu contribué à diffuser. Comme d’autres en religion il entra en R.A.F. (en aviation). Le hangar fut sa cathédrale. L’introverti put enfin se sentir, sinon tout à fait comme les autres – la chambrée demeura son cauchemar –, du moins, parfois, l’un d’entre eux. Celui à qui l’on offrait les plus hautes charges se voulut mécano; si technique son rapport confidentiel sur la vedette rapide type 200 que, pour l’édition française des Textes essentiels , j’ai dû en demander la traduction au capitaine de vaisseau Duthu. Les réformes qu’il obtint pour l’aviation ne sont pas étrangères à la victoire anglaise dans le ciel de Londres en 1940 et, par conséquent, à la survie d’un monde libre. En même temps que l’artiste en lui souhaitait extraire de cette expérience un grand livre (ce sera La Matrice ), le technicien voulait organiser la conquête et la maîtrise de l’air, dont il sentait, comprenait que dépendrait l’avenir prochain.

Nul ne prétendra que T. E. fut un petit saint. Harold Nicolson verrait plutôt en lui un esthète raffiné mais cruel, un anarchiste un peu mouchard, un personnage vaniteux toujours prêt à vous faucher le document que vous laissiez sur votre bureau: mais ce colonel-simple soldat, qui haïssait l’esprit de caserne, avait un cerveau égal à celui de César ou de Trotski, un caractère qui se mesure aisément à celui de Marc Aurèle, un courage physique, une endurance à dompter l’admiration des Bédouins les plus endurcis, cependant qu’une sensibilité d’enfant et d’artiste écorchait vif ce nabot inflexible qui fut égal à ses deux ambitions: écrire bien et réussir le grand soleil à la barre fixe.

Le comédien finit en artisan; l’esthète, dont il reste malaisé d’affirmer qu’il connut de la chair autre chose que la masturbation et le viol que lui infligea un officier turc, vécut ses douze dernières années comme un « saint en salopette ».

Douze ans après la première version de ce texte, qu’ajouter, sinon que la polémique continue, parfois décente, parfois démente, sur celui qu’un Français fort savant et converti à l’Islam qualifiait devant moi d’« imposteur sympathique ». Il y eut, en un sens, le Songe et mensonge de Lawrence , par Suleiman Moussa, précédé d’un Lawrence vu par les Arabes , de Vincent Monteil. C’était donc « le premier livre arabe sur Lawrence », où l’on va jusqu’à se demander si ce prétendu ami des Arabes ne faisait pas le jeu des sionistes. Quiconque connaît T. E. sait, en effet, qu’il ne voyait aucune contradiction entre des États arabes libres, et, pour les Juifs, une terre enfin d’asile. On va même jusqu’à nier qu’il fut violé à Dera’a par un officier turc dans la nuit du 20 novembre 1917. Or la lettre existe, au British Museum, qui ne laisse aucun doute. Et Monteil rapporte que T. E., jusqu’à la fin de ses jours, se fit « donner la discipline pour commémorer cette violation de la citadelle de son intégrité ». Masochiste donc, par sens chrétien du péché, plutôt que sadique, tel que veut le voir et le présente Suleiman Moussa.

Celui-ci insiste également sur la rivalité de T. E. et de la France. Or, depuis la thèse d’État soutenue en 1976 par Maurice Larès sur T. E. Lawrence, la France et les Français , 1316 pages d’une érudition objective, cette haine si souvent alléguée de T. E. contre la France doit être reléguée au magasin des accessoires: au musée des horreurs colonialistes, à la page 440 de ce travail de précision, on lira les réponses d’A. J. Toynbee aux questions que lui posa M. Larès sur la haine prétendue de T. E. pour la France: « Je pense, déclare Toynbee, que ni Lawrence, ni aucun membre de la délégation anglaise ne ressentait la moindre hostilité contre les Français ou envers la France. Le conflit d’intérêts politiques était très impersonnel. » Il s’agissait, en effet, d’intérêts stratégiques, ou pétroliers, et T. E. pensait, affirmait, on l’a vu ci-dessus, que tout le pétrole de ces régions ne valait pas la vie d’un seul soldat anglais. Il avait voulu rendre aux Arabes leur indépendance: quant il s’aperçut que la France et l’Angleterre se moquaient des Arabes, et violaient leurs engagements, il tira du jeu son épingle, et choisit d’expier, lui, T. E., comme si ce fût, lui, le coupable du parjure! Raison de plus pour l’estimer, aujourd’hui comme hier. Aujourd’hui plus qu’hier, quand nous voyons ce que devient ce Proche-Orient qu’il voyait tout autrement.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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